D’ici 2030, la Guadeloupe et la Martinique compteront entre 70 et 80 personnes âgées pour 100 en âge de travailler, contre environ 60 en France hexagonale, révélant un vieillissement démographique particulièrement rapide dans ces territoires.
Dans les pays de l’OCDE…
Le vieillissement démographique n’est plus un scénario distant. C’est déjà une réalité. Dans les pays de l’OCDE, la part des personnes âgées de 65 ans et plus a doublé en soixante ans, passant de moins de 9 % en 1960 à 18 % en 2021. Cette évolution s’explique par deux tendances de fond : la baisse du taux de natalité et l’allongement de l’espérance de vie.
Longtemps perçues comme des territoires jeunes et dynamiques, les villes ne sont pas épargnées par cette transformation. Certes, les populations urbaines restent en moyenne plus jeunes que celles des zones rurales. Mais la tendance est claire. Entre 2020 et 2040, la part des personnes âgées dans les zones métropolitaines des pays de l’OCDE devrait passer de 19 % à 25 % en moyenne.
Derrière ces chiffres, une question centrale : la population peut-elle vieillir de manière digne en ville ? Accès aux soins, mobilités, services de proximité… Les défis sont nombreux. Mais un enjeu se détache : le logement. C’est souvent là que tout se joue : la capacité à rester autonome, à préserver sa santé, à maintenir le lien social et à accéder aux services publics. Adapter le logement, ce n’est pas seulement une question de confort : c’est permettre de vieillir dignement, et durablement, en ville.

Dans une partie des Outre-mer français, une transition démographique accélérée
Alors que le vieillissement démographique s’accélère en Martinique, en Guadeloupe et à La Réunion, une part importante des jeunes de ces territoires migre vers la France hexagonale, pour y étudier, puis travailler, avant d’y revenir à l’âge de la retraite, accentuant ainsi le déséquilibre démographique.
Les projections de l’Insee sont sans appel. Entre 2020 et 2050, la part des personnes âgées de 65 ans et plus devrait doubler dans plusieurs régions ultramarines : de 20 % à 43 % en Martinique, de 22 % à 46 % en Guadeloupe, et de 12 % à 23 % à La Réunion, vieillissant plus rapidement que dans l’Hexagone (de 20 à 27 %).
Ce vieillissement rapide s’inscrit dans des contextes socio-économiques fragiles. Les régions ultrapériphériques françaises figurent parmi les régions les plus pauvres d’Europe, avec un PIB par habitant équivalent à 58% de la moyenne de l’UE en 2022. Les seniors ultramarins sont ainsi bien plus pauvres que dans l’hexagone : en Martinique, 32 % des personnes vivant principalement de leur pension de retraite se situaient sous le seuil de pauvreté en 2019, soit près de 20 points de plus qu’en France hexagonale. À cela s’ajoutent un isolement résidentiel renforcé par l’affaiblissement des réseaux d’aidants et l’éloignement familial, ainsi qu’une forte proportion de familles monoparentales. Résultat : une entrée plus précoce dans la dépendance et des besoins accrus en accompagnement.
Un parc de logements encore mal adapté au vieillissement
Comme ailleurs dans l’OCDE, les logements ultramarins restent peu adaptés aux besoins des personnes âgées. Logements avec services, habitat participatif ou logements médicalisés restent rares pour les plus modestes. Les possibilités de vieillir chez soi, dans des conditions de sécurité et de confort satisfaisantes, restent donc limitées. Ce constat dépasse largement les frontières françaises. Aux États-Unis, moins de 5 % des logements sont adaptés à une mobilité réduite. Au Japon, pourtant souvent cité comme modèle, 58 % des logements occupés par des seniors ne sont toujours pas accessibles (i.e. avec une absence de marche, des douches à l’italienne ou des portes plus larges).
En parallèle, des personnes âgées occupent des logements devenus trop grands et difficiles à entretenir, tandis que des ménages plus jeunes sont en situation de surpeuplement. Ainsi, à la Réunion, en Martinique et en Guadeloupe, près des deux tiers des seniors de plus de 64 ans vivent dans des logements de trois ou quatre pièces, contre moins de la moitié en France hexagonale.
Réinventer l’habitat des seniors : enseignements des territoires ultramarins, focus sur La Réunion
Face à ces défis, les Outre-mer français ne se contentent pas d’adapter des modèles existants : ils développent leurs propres réponses, façonnées par leur réalité historique, sociale et économique.
C’est ainsi qu’à Saint-Denis de La Réunion, le projet Les Résidentiales a vu le jour. Portée par la société d’économie mixte locale SEMADER, créée par le syndicat intercommunal de la Réunion, en partenariat avec l’association ALEFPA, cette initiative constitue la première résidence autonomie en Outre-mer.
Conçue pour des personnes âgées autonomes aux revenus modestes, la résidence comprend 52 logements sociaux ainsi qu’un ensemble d’espaces partagés, intérieurs et extérieurs. Ces espaces sont pensés pour favoriser les interactions sociales, réduire l’isolement et faciliter l’accueil de la famille et des amis.
Les résidents paient un loyer mensuel à partir d’environ 450 EUR, avant perception des aides au logement, ce qui contribue à maintenir l’accessibilité financière du dispositif. La résidence propose également des activités, des services et des événements visant à prévenir la perte d’autonomie, notamment des séances d’exercices doux, des ateliers pour travailler la mémoire, un accompagnement pour l’accès aux droits sociaux et de la téléassistance. D’autres services, tels que la buanderie et la livraison de repas, sont également disponibles selon les besoins.
Ce modèle se distingue de dispositifs similaires en métropole à plusieurs égards. Il combine notamment plusieurs sources de financement public, dont la Ligne Budgétaire Unique (LBU) pour les territoires d’outre-mer, des crédits d’impôt, des financements de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA), des ressources du Fonds européen de développement régional (FEDER), ainsi qu’un soutien du conseil départemental. Les résidences sont également de plus petite taille, ce qui favorise une atmosphère plus familiale et permet un accompagnement plus personnalisé des résidents.
Comment les Outre-mer peuvent servir de modèle au reste de l’OCDE
Alors que le vieillissement s’accélère dans les pays de l’OCDE, les territoires d’outre-mer offrent des enseignements précieux. L’expérience de La Réunion, en particulier, montre que des solutions de logement à plus petite échelle et davantage ancrées dans la communauté peuvent contribuer à dépasser certaines limites des modèles plus standardisés. D’autres régions gagneraient à s’en inspirer.
Pour aller plus loin : Des villes pour tous les âges et Aider les régions à s’adapter au défi démographique.
You can also read this blog in English.
Thomas Kergonou Jimenez est économiste et analyste des politiques publiques au sein de la division des Villes de l’OCDE. Il travaille principalement sur les politiques du logement et les enjeux de développement des territoires urbains. Il était auparavant en poste à la municipalité d’Aubervilliers au sein du service urbanisme et habitat puis à la Direction générale du Trésor, au ministère de l’Économie, où il était chargé des questions d’économie du logement. Il est diplômé d’un master en géographie et aménagement urbain de l’École normale supérieure et d’un master en économie de l’ESSEC Business School.
Romain Bayona-Ruiz est directeur adjoint des outre-mer au sein du groupe CDC Habitat, filiale de la Caisse des Dépôts qui détient plus de 563 000 logements sur l’ensemble du territoire français, dans l’Hexagone et en Outre-mer. Avec ses huit filiales Sociétés Immobilières d’Outre-mer (SIDOM), le groupe gère plus de 55% du parc social ultramarin. Romain a occupé diverses fonctions au sein du groupe CDC Habitat, il a notamment travaillé en Martinique. Auparavant, Romain conseillait, au sein du cabinet SCET, des acteurs publics français locaux et nationaux sur leurs politiques urbaines et d’aménagement du territoire.


